Dans un prélèvement de selles, les chercheurs peuvent repérer un changement dans les bactéries présentes. Mais cela répond-il à la même question que « le patient guérit-il mieux ? » Une étude publiée dans Nature le 30 septembre 2026 permet de comprendre cette différence, à propos des sucres consommés pendant certains traitements antibiotiques. [1]

Son résultat principal concerne le microbiote intestinal, l’ensemble des micro-organismes qui vivent dans l’intestin. Chez des adultes hospitalisés pour une greffe et exposés à des antibiotiques à large spectre, une consommation plus élevée de sucres est associée à une diversité bactérienne plus faible. Les chercheurs ont ensuite testé une hypothèse chez la souris. Ces deux volets éclairent un phénomène biologique, sans démontrer qu’enlever le sucre améliore les soins chez l’humain.

Des repas et des selles suivis chez des adultes allogreffés

L’équipe a travaillé au Memorial Sloan Kettering Cancer Center, à New York, auprès d’adultes atteints de cancers du sang et recevant une allogreffe de cellules hématopoïétiques. Autrement dit, une greffe de cellules provenant d’un donneur, capables de produire les cellules du sang. Ce sont des patients soumis à des traitements lourds, souvent hospitalisés plusieurs semaines.

Les repas ont été documentés chez 173 personnes. Après sélection des prélèvements exploitables et rapprochement avec les données alimentaires, l’analyse du microbiote porte sur 1 009 prélèvements de selles de 158 patients. Une même personne pouvait donc fournir plusieurs échantillons, suivis au fil de son séjour. Il ne s’agit pas de 1 009 personnes différentes. [1]

Pour chaque prélèvement, les chercheurs ont regardé l’alimentation et les traitements reçus pendant les deux jours précédant la collecte des selles. Cette fenêtre n’est pas celle des deux jours avant le début d’un antibiotique. Elle sert à rapprocher un résultat microbiologique de ce que le patient a récemment mangé et reçu comme médicaments.

Le contexte compte aussi pour comparer les résultats. Tous les participants ont reçu au moins un antibiotique pendant la collecte alimentaire. Dans le modèle, les périodes dites « sans exposition » correspondent à l’absence récente des antibiotiques à large spectre retenus pour l’analyse. Elles ne décrivent pas un groupe de personnes n’ayant jamais pris d’antibiotiques.

La diversité ne compte pas les « bonnes bactéries » perdues

Un indicateur de la répartition des bactéries

Imaginez deux échantillons contenant plusieurs sortes de bactéries. Dans l’un, elles occupent des places assez équilibrées. Dans l’autre, une seule prend presque toute la place. Même si plusieurs sortes restent présentes, la diversité peut être plus faible dans le second.

L’étude utilise un indice appelé l’inverse de Simpson, qui tient compte de cette répartition. Une baisse indique une communauté bactérienne moins diversifiée selon cet indicateur. Elle ne mesure pas un pourcentage de bactéries utiles tuées, ni le nombre d’espèces disparues. [1]

Une abondance relative n’est pas un diagnostic d’infection

Les chercheurs observent également la place prise par des entérocoques, notamment Enterococcus faecium, dans les échantillons humains. Leur abondance relative décrit leur importance par rapport aux autres bactéries détectées. Elle n’est pas un dénombrement absolu de toutes les bactéries de l’intestin.

Ces entérocoques peuvent être impliqués dans des infections chez des personnes fragiles. Mais une place plus importante dans les selles n’est pas, à elle seule, une infection diagnostiquée. Pour évaluer une infection, l’équipe soignante s’appuie sur la situation du patient et les examens nécessaires, pas sur ce seul indicateur de recherche.

Dans les selles d’adultes allogreffés, l’étude mesure diversité et entérocoques ; le bénéfice sur les soins reste à tester.
Un changement du microbiote et une amélioration des soins sont deux résultats différents à évaluer. [1]

Chez l’humain, une association dans un contexte de soins lourd

Le résultat ne se résume donc pas à « le sucre abîme le microbiote ». C’est pendant les périodes d’exposition aux antibiotiques à large spectre étudiés que les apports sucrés plus élevés sont associés à une diversité plus faible et à une place accrue des entérocoques. La comparaison tient compte de plusieurs caractéristiques des patients et de leurs traitements. [1]

Les chercheurs ont analysé les repas de deux façons : par catégories d’aliments et par nutriments. La catégorie regroupant sucres, sucreries et boissons n’est pas interchangeable avec les grammes de sucres eux-mêmes. Pour les catégories, la masse des aliments est calculée après retrait de leur eau. On ne peut donc pas transformer ces résultats en effet attendu d’une portion de dessert.

Les ajustements statistiques aident à séparer les influences, mais ne remplacent pas un essai dans lequel l’alimentation serait modifiée de façon contrôlée. Ici, une fièvre ou une suspicion d’infection pouvait conduire à utiliser un antibiotique à plus large spectre. Dans le même temps, des douleurs de la bouche, des nausées ou un manque d’appétit pouvaient changer les repas. La gravité de la maladie et les difficultés à manger restent importantes pour interpréter l’association.

Chez la souris, le saccharose est testé avec un antibiotique précis

Pour aller plus loin, les chercheurs ont réalisé une expérience chez la souris. Ils ont comparé des animaux recevant du biapénème, avec ou sans supplément de saccharose. Le saccharose est le sucre de table. Dans ce protocole, la quantité d’entérocoques cultivables dans les selles était plus élevée avec le supplément, au troisième puis au sixième jour. [1]

Le comparateur est essentiel : on rapproche les deux groupes recevant le même antibiotique, au même jour. Il ne s’agit pas de comparer le sixième jour au niveau de départ, ni d’attribuer cette augmentation aux patients humains. Sans biapénème, le saccharose seul n’a pas modifié cette charge bactérienne dans l’expérience.

Ce volet permet de tester directement l’effet de l’ajout de saccharose dans un système contrôlé. Il renforce l’hypothèse d’une interaction avec les perturbations provoquées par l’antibiotique. Il ne donne toutefois ni la quantité de sucre à retirer chez une personne, ni la durée d’un éventuel changement alimentaire.

Mieux préserver le microbiote améliore-t-il la guérison ?

C’est la question clinique qui reste à trancher. Pour y répondre, il faudrait tester un changement alimentaire chez des patients et suivre des résultats concrets : infections, symptômes, complications ou évolution après la greffe. Le bénéfice clinique d’une réduction du sucre n’est pas démontré par cette étude. Une modification des bactéries intestinales ne mesure pas non plus l’efficacité du médicament contre l’infection qu’il doit traiter.

Les auteurs ont exploré la mortalité après allogreffe. Dans certains profils alimentaires plus riches en sucres, une exposition plus longue aux antibiotiques à large spectre était associée à une mortalité plus élevée. Cette analyse ne compare pas un régime avec sucre à un régime qui en serait privé. La gravité justifiant les antibiotiques et des apports alimentaires globalement plus faibles peuvent contribuer au résultat. Les chercheurs demandent des essais prospectifs pour vérifier si modifier l’alimentation améliore réellement l’évolution des patients. [1]

Une piste de recherche, pas une nouvelle règle pour l’ordonnance

Si vous prenez un antibiotique, ces travaux ne fournissent pas un menu à suivre ni une liste d’aliments à bannir. Le traitement garde ses consignes propres : l’Assurance maladie rappelle de respecter la dose, les moments des prises et la durée prescrite, et de demander un avis professionnel en cas d’effet indésirable. [3]

Pour les personnes soignées pour un cancer, la nutrition fait elle aussi partie des soins. L’Institut national du cancer avertit que les régimes restrictifs peuvent aggraver la dénutrition et la perte musculaire. Un complément nutritionnel oral prescrit ne doit donc pas être supprimé de sa propre initiative en raison de son goût sucré. Une difficulté ou une question sur les apports se discute avec l’équipe qui suit le patient. [2]

L’apport de cette étude est de mieux comprendre l’interaction entre alimentation, antibiotiques et microbiote dans un contexte précis. La suite ne consiste pas seulement à retrouver davantage de diversité dans les selles : elle doit établir si une intervention nutritionnelle peut améliorer les soins, tout en préservant les apports dont les patients ont besoin.